Gentilles mais pas trop : la tyrannie du caractère chez les femmes professionnelles

Gentille, mais pas trop : la tyrannie du caractère chez la femme professionnelle

Récemment, je me suis retrouvée dans une situation conflictuelle au travail. Après avoir clairement expliqué à une personne que les réponses à sa requête était dans un courriel qui lui avait été envoyé la veille (et qui avait été habilement rédigé pour être le plus diplomatique possible), j’ai dû réaffirmer ma position suite à de continuelles interrogations en lui répondant que je n’étais pas en mesure de poursuivre la conversation à ce moment précis (j’étais en sa présence pour une toute autre raison reliée à un tout autre projet). Après que la personne se soit éloignée en soufflant et en pestant, elle m’a ensuite accusée de l’avoir rejetée, ce qu’elle ne comparait à rien de moins « qu’une gifle en plein visage ».

Dramatique, je sais…

Le problème n’est pas dans la façon dont j’ai géré la situation, mais plutôt dans le fait que je me sois sentie en faute. En faute de ne pas avoir été assez « gentille », d’avoir pu paraître « abrasive ». Cela a amorcé ma réflexion autour des attentes qu’on a des femmes en milieu professionnel, plus particulièrement en ce qui concerne leur caractère.

Vous a-t-on déjà demandé de "sourire plus"? Ou de vous faire réprimander pour votre attitude ou votre caractère? Malheureusement, au travail, les femmes de carrière se doivent d'être gentilles, mais pas trop. Un dilemme pour celles qui veulent avancer et qui se voient freinées sur le marché de l'emploi alors qu'elle démontrent plutôt leadership et un esprit de direction. Lecture. #emploi #femmedecarrière

« Tu devrais sourire plus »

Évidemment, je n’ai pas eu à chercher trop longtemps pour corroborer cette idée. Les femmes professionnelles sont dans un beau dilemme. Une étude de 2017 conduite par des chercheurs de trois écoles commerciales européennes illustre que pour gagner en influence, les femmes doivent non seulement se prouver compétentes, mais aussi être appréciées pour leur amabilité et leur gentillesse.

Parallèlement, pour avancer dans la hiérarchie, elles doivent en plus correspondre aux qualités d’assurance et de leadership que l’on attribue généralement aux hommes. (À noter que les critères d’amabilité ne sont pas nécessaires chez nos homologues masculins pour avancer dans leur carrière.)

Une illustration de Sarah Cooper sur son site The Cooper Review. Ça vous dit quelque chose? 😉

Si vous êtes une femme, ça ne risque pas de vous surprendre. En fait, vous l’avez probablement déjà expérimenté. Même la puissante Serena Williams en sait quelque chose. C’est parce que l’on attribue traditionnellement à la femme certaines caractéristiques, comme la douceur, la maternité et la serviabilité.

Par exemple, depuis aussi loin que je me souvienne, l’une des critiques qui est constamment revenue dans ma vie est que je devrais « sourire plus ». On penserait que ceci n’est que le commentaire déplacé d’un inconnu à l’arrêt de bus qui pense que les femmes qui l’entourent sont là pour lui procurer un sentiment de chaleur et de bien-être dans son petit cœur. Détrompez-vous. C’est un commentaire que j’ai reçu aussi souvent en contexte professionnel que personnel.

Parce qu’une femme qui sourit confirme que tout va bien. Elle instaure un sentiment de sécurité et de bien-être. J’imagine!

Pas juste une question d’intelligence émotionnelle

Je refuse cependant de mettre ces qualités de bienveillance sous la grande catégorie de l’intelligence émotionnelle uniquement. Bien que cette dernière soit importante, elle n’équivaut pas uniquement à s’assurer que tout le monde passe du bon temps.

Le fait est que je suis une personne réfléchie, analytique. Quand on me parle, je me concentre sur le propos. J’analyse l’information qu’on me partage. Bref, à mes yeux, c’est une marque de respect pour mon interlocuteur.

Mais apparemment, c’est une position déstabilisante en contexte professionnel parce que, selon les dires de certain.es, « j’ai l’air fâchée ». Je n’exhibe pas ce calme serein et affable que l’on s’attend à voir chez une jolie demoiselle.

Pour ceux qui ont besoin de plus de douceur dans leur quotidien, j’intègre un 5 minutes de small talk intéressé avant de commencer une réunion. Comment vont les enfants? Bravo pour le nouveau rôle! (Ne pas oublier de sourire!) Je n’ai rien contre un peu d’intelligence émotionnelle au travail. Par contre, cela ne veut pas dire qu’il faut délaisser performance ou efficacité au dépit de ceux qui ont une besoin accru de coussinets dans leurs interactions.

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L’attente d’être maternée

Et le problème est loin de venir des hommes seulement. C’est une culture bien ancrée dans la majorité des entreprises. Ce sont les femmes qui vont amener les brownies frais faits au meeting exécutif ou se proposent pour aller chercher le café chez Tim Hortons. Ou faire le ménage de la salle une fois que tout le monde est parti. Ou encore accepter de jeter un dernier coup d’œil (non-rémunéré) sur un rapport urgent pour peaufiner la présentation. Parce que la pire chose qui pourrait arriver à une femme est de passer pour quelqu’un qui n’est pas « serviable ».

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Selon mon expérience, cette attente d’être maternée se manifeste autant chez les collègues que chez les clients.

Selon mon expérience, cette attente d’être maternée se manifeste autant chez les collègues que chez les clients. Une femme directive et to-the-point va laisser une bien pire impression que son collègue masculin. Elle risque de générer davantage de plaintes et de messages d’insatisfaction.

Encore une expérience personnelle. Les rares personnes qui se sont jamais dites insatisfaites de moi se basaient non pas sur le travail accompli (qui était toujours impeccable), mais plutôt sur des feelings diffus de ne pas avoir été pris par la main, couvés.

Naturellement, le maternage n’a jamais fait partie de mon offre de service. Et pour votre information, les « points de gentillesse » ne se traduisent généralement pas en un salaire plus élevé ou en plus de responsabilité. Au contraire. (Sur le sujet, je vous conseille le livre Nice Girls Don’t Get the Corner Office.)

Quand s’affirmer devient une menace

Pour en revenir à mon altercation, il n’en a pas fallu beaucoup pour que mon cerveau commence à spinner autour de pensées comme : « ai-je été bête? », « suis-je faite pour être un leader? », « peut-être que je ne sais pas dealer avec le monde! ». Et ensuite de me dire que je devais absolument travailler ma diplomatie.

La situation m’a fait penser aux excellentes illustrations de Sarah Cooper, auteure du livre How to be successful without hurting men’s feeling. Bien que dans mon cas l’interlocuteur était du genre féminin, il est évident qu’une femme qui s’affirme représente une menace. Mais une menace pour qui, vous me direz? Pour le satu quo, bien entendu.

Renverser des relations de pouvoir et changer les stéréotypes met tout le monde un peu dans l’embarras. Parce que les rôles de genre existent pour « faciliter la vie » à ceux qui ne veulent pas se poser de questions. Ils sont penser pour satisfaire ceux et celles qui veulent correspondre à la norme. Mais la mauvaise nouvelle pour ces personnes : ces rôles sont en train de changer.

C’est évident que les femmes au pouvoir sont une menace pour des générations d’hommes (et de femmes, tout aussi complices) qui pensaient avoir trouvé un mode de fonctionnement qui semblait rouler sans anicroche. Le hic, c’est que l’on a pas vraiment demandé l’avis des femmes dans tout ça. Parce que nous avons une peau plus lisse et un peu plus de chair sur les hanches ne fait pas de nous des personnes au caractère faible dénuées d’opinion. (Allô, Hillary Rodham Clinton!)

Changement de paradigme en vue

Chaque individu a des forces et des faiblesses. Et le fait qu’on retrouve naturellement certains traits davantage chez un sexe que l’autre ne justifie pas que l’on puisse juger d’un individu selon ce même sexe.

L’homme n’est plus le seul à « ramener le pain » à la maison. Il n’est plus seul à « porter les culottes ». Et c’est tant mieux! Alors que de plus en plus de femmes se voient dans des positions de pouvoir (autant professionnellement que dans leur foyer), elles redéfinissent ce que ça veut dire de diriger ou de réussir. Briser les rôles de genre ne donne pas uniquement plus de liberté aux femmes, mais aussi aux hommes. Après tout, ils peuvent, eux aussi, faire les brownies pour le meeting de lundi sans que cela aie une influence sur leur rapport de performance!

Alors, raconte, c’est quand la dernière fois qu’on t’a traitée de « pas fine »?

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À propos de l'auteure
Tatiana St-Louis

Tatiana St-Louis

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Adepte de littérature russe et collectionneuse de lunettes de designer, Tatiana a fondé Aime Ta Marque pour donner des outils aux femmes de carrière et entrepreneures pour mieux raconter leur histoire personnelle. Spécialiste des communications basée à Montréal, elle s'implique au sein de plusieurs communautés visant au développement professionnel des femmes.

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